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Maître-Esclave

31 Juil

hands-in-chains-310x415Une fois n’est pas coutume, je vais baser cette réflexion sur ma propre expérience personnelle, très très récente (les derniers éléments datant de deux jours). A l’avance, désolé pour l’aspect personnel de l’article.

Pour des raisons de confidentialité, je ne peux rentrer dans le détail de certains éléments abordés, mais le but initial est d’approcher une problématique d’un point de vue général.

Il y a deux jours de cela, donc, je rencontrais la directrice des ressources humaines de ma région (la structure de mon entreprise multinationale est subdivisée en pays, puis en régions) dans le cadre d’une mutation vers notre plateforme logistique. En effet, je travaille dans le domaine de la logistique, élément primordial de notre activité de distribution de matériel auprès de professionnels (je tairai volontairement le type de matériel).

Cette mutation représentait également une forte promotion pour ma carrière, puisqu’il s’agissait d’une prise de poste de Responsable sur cette Plateforme Logistique. Des entretiens précédents avec différents acteurs du projet m’avaient amené à cet entretien final.

Depuis le début de ma carrière au sein de mon entreprise, de nombreux rebondissements avaient ponctué mon historique professionnel, et notamment, des heurts avec des supérieurs hiérarchiques, notoirement logistiques. Ces « heurts » portaient principalement sur des prises d’initiative de ma part destinées à apporter des améliorations, notamment dans le cadre de la communication inter-structures. Par ailleurs, mes reproches furent légion envers ma hiérarchie, en regard du manque de communication justement, concernant des problématiques largement dommageables à la logistique, et donc, au taux de service de nos clients.

Ces incidents « comportementaux » m’avaient déjà été reprochés par les ressources « humaines » ; en effet, mes supérieurs étaient censés être les seuls à savoir ce qui est bon ou pas pour l’intérêt de notre groupe. Je devais donc me plier à leurs décisions – ou plutôt, à l’absence de décision… – et continuer à me démerder, à l’instar de mes nombreux collaborateurs, et surtout, me taire.
Cela signifiait accepter un état des lieux déplorable sur certains dossiers en cours ou largement achevés, sans chercher à les améliorer. Et donc, tacitement, accepter de faire chuter notre taux de service et ainsi perdre des clients.

Conscience professionnelle, zèle mal placé ou intention de me faire remarquer, je n’ai jamais cessé de secouer le cocotier. Et mon avant dernier entretien auprès de mon éventuel futur supérieur de la plateforme fut tout aussi marqué par ma résolution à voir les choses changer, et à assumer pleinement mes prises de positions. Cela ne fut, semble t’il, pas à son goût. Mon entêtement n’a pas plu. Et au dernier entretien, voici LA phrase de ma DRH qui aura été la cause de l’écriture de cet article :

« Je ne comprends pas ; vous êtes quelqu’un d’intelligent, avec de fortes capacités, et nous n’avons rien à vous reprocher sur votre travail, mais en conservant un tel comportement avec votre hiérarchie, nous ne pouvons plus rien vous proposer. Votre carrière est finie dans le groupe. »

Alors je ne chercherai pas à parler ici des conséquences de cette phrase, qui me regardent entièrement. J’ai accepté la décision, sans la discuter, car en effet, de mon côté, je ne souhaite pas partir travailler avec des personnes qui, selon moi, ne communiquent pas, ne supportent pas les prises d’initiative, et n’envisagent pas d’amélioration rapides sur des points vitaux intrinsèques au métier de notre entreprise. Cela a surpris ma DRH d’ailleurs ; comme quoi, les gens ne comprennent pas que l’on souhaite que les choses aillent bien, même si cela devait nous coûter.

Alors pourquoi cet article ?

Il semblerait que la phrase que j’ai réécrite plus haut soit emblématique d’une dynamique étrange qui sévit au cœur des grandes entreprises, et sans doute même au cœur du système général. Que ce système soit capitaliste ou autre, je crois que cela n’a plus même d’importance.

Les choses sont dites : malgré la qualité du travail et les capacités d’un collaborateur, sa promotion est annulée pour un seul motif : son insoumission à la hiérarchie. Il va sans dire que la hiérarchie a un but logique, et que sans elle, aucune structure ne tiendrait en place. Mais la question n’est pas là – selon moi. La question est celle-ci : Ne devrait-on pas étudier les motifs de cette insoumission afin de déterminer sa légitimité relative aux intérêts de l’entreprise ?

La réponse est non apparemment. Peu importe la raison pour laquelle un lambda se met en lutte, et donc en danger pour sa carrière, contre ses supérieurs, il aura, de toute façon, tort. Si ce lambda, a contrario, se soumet pleinement aux décisions de ses supérieurs, et acte aveuglément, il pourra espérer voir sa carrière grandir. Il montera d’un étage. Son salaire augmentera également. Mais pourra-t-il, pour autant, changer les choses ? Une fois là, il aura toujours des supérieurs au dessus de lui ; mais il devra continuer inlassablement à faire ce que je nomme, de la politique, en vue de sauvegarder sa carrière et son salaire.

Ainsi donc, que résulte-t-il d’une telle dynamique ? Les personnes qui montent dans la hiérarchie doivent prioritairement privilégier la politique et l’intérêt personnel au détriment des convictions inhérentes à leur fonction principale. Ce faisant, et s’éloignant également de la base – là où les réalités perdurent – ces personnes se renferment dans un monde d’ordres et d’intérêts personnels, totalement déconnectés des intérêts à proprement parler de l’entreprise et de ses collaborateurs.

Comment, avec une telle logique, peut-on décemment espérer obtenir une qualité de travail et de service au sein de multinationales, puisqu’elles comptent des dizaines d’étages hiérarchiques ? Si, à chaque échelon, on doit se soumettre encore et toujours, et oublier nos véritables connaissances professionnelles au profit d’une recherche égocentrique de réussite, nous ne pouvons pas former une entreprise, une société soudée, dynamique, et donc, efficace… Et j’aurais souhaité que cet état de choses ne soit inhérent qu’à mon entreprise multinationale, mais, malheureusement, j’ai bien peur que ceci ne soit assimilable à toutes les entreprises de grande taille.

CQFD : la performance dans une structure de grande taille présente un paradoxe entre la recherche de performance globale de cette structure, et les intérêts personnels de chacun de ses membres. Ce paradoxe est induit par l’ambition personnelle et l’incapacité de supérieure à se remettre en question dans leur relation avec leurs subordonnés, s’estimant inéluctablement plus à même de détenir la vérité.

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4 Commentaires

Publié par le 31 juillet 2014 dans Economie

 

4 réponses à “Maître-Esclave

  1. Gorefast

    6 août 2014 at 19 h 53 min

    Mes respects une fois de plus pour cette analyse, tout est dit. je me sent concerné par ton expérience d une certaine manière. je travail également pour un grand groupe mais dans un poste différent, je suis du transport, a savoir chauffeur poids lourd. J assume pleinement en disant le nom de mon entreprise, Véolia… J y suis maintenant depuis une dizaine d années, et bien que nos postes soit différents, je constate tout comme toi ce refus catégorique des hiérarchies des lors qu il s agit d apporter son expérience afin d améliorer un système… je ne peux que te conseillé de lire ce qui m a expliqué pourquoi cela fonctionne hélas de la sorte dans les grandes entreprises… Recherche sur ton ordinateur l explication de la loi de parkinson d après l écrivain bernard Werber dans son  » encyclopédie du savoir relatif et absolue » . Je suis certain que tout comme moi, tu apprécieras cette courte lecture très explicite quant a notre problème commun. Je te remercie une fois de plus pour le plaisir que j ai eu a lire ton article. Bonne continuation a toi

     
    • Ploutocratie

      7 août 2014 at 8 h 18 min

      Merci à toi.
      J’irai voir cette loi de Parkinson.
      Veolia est un de mes clients. Et je vois bien comment cela fonctionne; c’est pareil chez tous les grands groupes, et Dieu sait s’ils sont de plus en plus nombreux, et de plus en plus grands. Et de plus en plus inhumains.
      Nous seront bientôt tous appelés par un numéro (matricule) plutôt que nos noms; et bien entendu, les salaires, eux, fondent également à vue d’oeil.
      Mais tout ceci n’est pas nouveau; cela ne fait que se voir de plus en plus.

      De plus en plus de pauvres de moins en moins riches.
      De moins en moins de riches de moins en moins pauvres.

      Un Nouvel Ordre Mondial qui s’installe avec la naissance d’une nouvelle Oligarchie insensible et inhumaine.

      Révolution ? ;)

       
  2. yoananda

    10 octobre 2014 at 11 h 49 min

    La connivence est visiblement essentielle à l’exercice du pouvoir.
    Il serait intéressant d’étudier quels sont les biais cognitifs qui se mettent en place.
    Il faut aussi comprendre que le monde n’a pas besoin d’être parfait, ni même perfectionné pour fonctionner.
    C’est une négociation permanente entre ce qui est nécessaire de faire, et ce qui serait souhaitable.
    L’humain est économe.

     

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